Un méfait de Catillon

Vous qui ne l’avez point vue, tracez le signe de la croix, comme le faisaient nos grands-mères quand elles la rencontraient. Vous qui ne l’avez point connue, remerciez-en Dieu ! Vous qui n’avez pas eu à souffrir de ses maléfices, estimez-vous heureux! Catillon a été la plus méchante des sorcières dont le pied ait jamais foulé le sol de la verte Gruyère. Etait-elle assise sur une pierre, sur un vieux tronc, alors elle gesticulait, remuait, se balançait, se dressait, se tournait, se retournait et, à chaque instant, partait d’un grand éclat de rire. Avec qui riait-elle ? Avec le malin esprit, visible à elle seule. Se promenait-elle le long d’une charrière écartée… elle allait jasant, parlant, interpellant et répondant. Vous la croyiez seule ? Illusion… à qui parlait-elle ? Le malin, qu’elle seule voyait, l’accompagnait. De loin, on la voyait sauter et danser au milieu du chemin. Avec qui dansait-elle ? Avec le malin qui lui servait de galant. La nuit, seule dans sa maison, située au coin de la forêt, au bord de la Sarine, en Pontet elle tempêtait, grondait, blasphémait comme une possédée. Avec qui se chicanait-elle ? Avec l' »autre », son amoureux. Il y avait brouille et guerre au logis parce qu’il ne voulait pas céder à ses caprices, lui donner le pouvoir de faire tout le mal qu’elle aurait voulu commettre. Comme vous le constatez : en tous lieux, de jour et de nuit, Catillon était avec l' »autre » et elle ne servait que lui. La sorcière s’était donnée corps et âme au démon. C’était donc un vrai diable de l’enfer vivant sur terre. Vous qui ne l’avez pas connue, bénissez le Ciel! En contre-partie, elle avait reçu un grand pouvoir sur terre et dans les airs. Ecoutez l’histoire d’un de ses méfaits. Jean de Rothengarten, bailli de Corbières et patricien de Fribourg, s’en revenait un soir de la contré de Charmey où il avait chassé toute la journée. Il s’apprêtait à descendre le « tsemin di fochi » au-dessus de Botterens, non loin du château de Montsalvens, quand soudain il sentit un vent chaud lui brûler la figure et entendit passer un vol de bécasses laissant derrière lui une vive lumière. Suivant des yeux ce rayon lumineux, il remarqua un grand feu qui éclairait une clairière au pied des murs du vieux castel. Il accourt, croyant y trouver les bécasses que la lueur avait certainement dû attirer. Arrivé au bord de cette clairière, il aperçoit un diable noir, de stature imposante, aux cornes et aux jambes de bouc, surveillant un grand feu. D’horribles mégères à califourchon sur un balai surviennent aussitôt et mettent pied à terre. Toutes se prosternent et saluent l’horrible personnage ; puis, elles se mettent aussitôt à danser une sarabande infernale autour de l’immense brasier, chantant ou plutôt hurlant des airs discordants et diaboliques. L’une d’elles était Catillon, la Touacha, la tordue, comme on la surnommait dans le pays. Monsieur le bailli l’avait vue et reconnue à sa bosse. Bien que brave et hardi comme un vieux chasseur, Jean de Rothengarten fut saisi d’une grande frayeur; tout tremblant, il recommanda son âme à Dieu et tomba, à la renverse, inanimé. Il ne reprit ses sens que le lendemain matin, mouillé, trempé et grelottant de froid dans l’herbe givrée. Avait-il été le jouet d’un rêve, la victime d’un cauchemar ? Sa pauvre cervelle embrumée avait-elle été ébranlée par un choc violent ? Non, ce n’était, hélas, que trop vrai : il avait été le témoin d’une terrifiante scène. L’image de Catillon était bien gravée dans sa mémoire; il l’avait réellement vue avec son visage aux yeux perçants et sa bouche tordue par un continuel rictus. Il avait parfaitement reconnu sa voix aigre et glapissante. Se regardant lui-même et jetant un coup-d’oeil attentif autour de lui, il n’eut plus aucun doute. Il avait assisté à la « chèta » (réunion nocturne de sorcières ou de démons qui dansent en faisant grand bruit) et Catillon en était. On lui avait même joué un tour si diabolique qu’il ne pouvait être que l’oeuvre de cette sorcière. Les deux chiens, qu’il tenait en laisse, avaient fui ; il ne lui restait plus qu’un bout de lanière dans les mains, son chapeau avait disparu aussi, sa pipe n’était plus dans sa poche. De fusil, pas trace, et le lièvre qu’il devait avoir tiré la veille avait quitté la gibecière. Quelle conduite inconvenante et inqualifiable à l’égard d’un bailli de Corbières, patricien de Fribourg ! Le pauvre Monsieur de Rothengarten atterré, suffoquait d’indignation. Quelle sorcière, cette Touacha ! L’insigne dignité baillivale à lui conférée par les « Illustres, Magnificques et redoutés Messeigneurs de Fribourg – il ne le comprenait que trop – ne lui permettait pas de traverser des villages aussi importants que Botterens, Villarbeney et Villarvolard en aussi piètre tenue. Sans plus tarder, il dévale donc la pente rapide de la forêt et par les sentiers les plus courts, gagne les bords de la Sarine. Après avoir suivi tous les tours, détours, contours et sinuosités de ses berges pendant cent quinze minutes, toujours dissimulé dans les broussailles, il gravit le petit sentier entre les « Planches » et les « Râpes » et arrive enfin au pied du château de Corbières, donnant Catillon au diable et le diable à l’enfer, se réservant à lui une vengeance exemplaire. Il arrive ! Tout le monde, même Madame la Baillive, était parti à sa recherche, bien loin des rives capricieuses de la Sarine. Seuls, ses deux chiens et compagnons de chasse le reçurent par de joyeux aboiements. Sur ces entrefaites, survient un paysan de Charmey. Il lui rapporte son grand tricorne, de tout le monde bien connu. Puis, c’est son ami, le curé de Crésuz, qui a trouvé sur le chemin son « tserpin » (briquet) et sa pipe à cul-de-fer. Vers onze heures, Litzis, le braconnier, remet au bailli son fusil qui avait le beau nom de J. de Rothengarten gravé sur une plaque d’argent. Enfin, vers midi, Madame la Baillive et ses gens rentraient au château. Ils viennent de retrouver, non le représentant de Messeigneurs de Fribourg, mais son lièvre. Notre brave charmeysan avait aperçu le chapeau au fond du ravin, à l’extrémité du pont du Javroz. Le curé de Crésuz, en venant sonner l’angélus, avait trouvé, sur l’escalier, devant l’église, pipe, amadou et briquet, tout comme si quelqu’un s’était assis sur les marches pour allumer sa pipe et fût parti en oubliant tout. Litzis avait découvert le fusil de chasse près de l’auberge de Châtel-Crésuz, appuyé contre la haie du jardin, en face de la fenêtre de la gentille et belle Frantzon. Il espérait bien la remise d’une vieille amende non encore payée, et celle de son fusil que Monsieur le bailli lui avait confisqué l’année précédente. Le lièvre avait quitté la gibecière dans le bois du Pâquier du Sindey, mais il n’était pas allé plus loin. Une brave fille, Marion de Chastel, qui récoltait des champignons, l’avait ramassé avec le billet suivant qu’il portait au cou et qui disait: A Son Excellence Monseigneur le Bailli, Votre humble et dévoué serviteur prend la respectueuse liberté de vous adresser ce bref message. Il convient à votre haute charge, Monseigneur le Bailli, et à votre réputation de bon chasseur, de ne pas rentrer à votre château la carnassière vide. Au cas où la chance, encore une fois, ne daigne pas vous sourire, j’ai déjà tout prévu: j’ai tiré le présent lièvre. Si vous venez aujourd’hui chasser en pays de Charmey, comme vous me l’avez mandé, mon fils, homme d’une discrétion à toute épreuve, se chargera de vous le remettre sans qu’âme qui vive s’en aperçoive. Soyez persuadé que ce sera pour moi un grand honneur si vous daignez accepter ce modeste témoignage de ma profonde reconnaissance. Daignez agréer, Monseigneur le Bailli, les hommages respectueux de votre humble serviteur, N. Niquille, métral de Charmey. Lecture faite, Marion s’était empressée de rentrer chez elle, de mettre tablier des dimanches et seyant bonnet, pour aller rapporter le fugitif à son maître, quand elle rencontra en chemin noble Dame de Rothengarten à qui elle remit, avec sa plus gracieuse révérence, lièvre et billet. Madame la Baillive, une fois renseignée, renonça à faire de plus longues recherches et revint sur ses pas. La colère de Jean de Rothengarten ne connut plus de bornes quand sa femme lui apporta le lièvre accompagné du dit billet. Aussitôt, il appelle ses gens d’armes et leur donne ordre d’emprisonner immédiatement Catillon la mégère. Mais la rusée avait mis de l’espace entre elle et le château de Corbières. En attendant, le lièvre fit un délicieux civet. Mais on le mangea sans dire un mot des circonstances dans lesquelles il passa de vie à trépas… Pourtant, Madame la Baillive, avec un petit air pincé, ne pu se retenir de dire à son mari : « Puisque votre métral de Charmey est si complaisant, ne pourrait-il pas, la prochaine fois où vous irez à la chasse, vous offrir un lièvre déjà dépouillé ? Cela épargnerait bien du travail à notre servante »… Si on n’en parla pas à table, on en jasa d’autant plus dans tout le pays de Charmey, à Fribourg, où on se gaussait du bailli-chasseur. Aussi sa colère se changea-t-elle en une haine implacable contre la Touacha, non pas tant à cause de la nuit passée près de la clairière de Montsalvens qu’à cause de la missive indiscrète du trop complaisant métral de Charmey. Quelques années plus tard, quand Catillon fut déférée au tribunal, sous l’inculpation de sorcellerie, protocoles et jugements furent tous muets sur le tour joué à M. de Rothengarten. Il est permis de supposer qu’il pria son successeur de n’en point faire mention pour ne pas remettre en question sa réputation d’excellent chasseur !