La chartreuse de la Valsainte à Cerniat

Défrichant les forêts, dès le treizième siècle, ils ont perpétué le message de Saint Bruno, fondateur de la Grande-Chartreuse en 1084, qui fit revivre le témoignage des Pères du désert, selon des règles immuables préservées jusqu’à nos jours. L’Ordre des Chartreux essaima dans toute l’Europe jusqu’à compter, à la fin du 15ème siècle, près de deux cents chartreuses, dont sept sur le territoire de la Suisse actuelle. La plus ancienne de notre pays était celle d’Oujon dans la Côte vaudoise, fondée en 1146. Suivirent La Valsainte en 1295, La Part-Dieu en 1307, puis La Lance près de Concise en 1317-1320, Thorberg près de Berne en 1397, le Val Sainte-Marguerite à Bâle en 1401 et Saint-Laurent d’Ittigen en Thurgovie en 1461. La Réforme fit disparaître la plupart des chartreuses: seules celles sises en territoire fribourgeois survécurent. L’Ordre des Chartreux se caractérise par des règles strictes qui furent celles des anachorètes de l’Eglise primitive. II se distingue des autres monastères par la réunion de nombre de petites maisons qui sont les cellules des moines. Chaque cellule comprend un promenoir ou galerie, deux chambres pauvrement meublées, un grenier et un atelier ou laboratoire pour s’adonner aux travaux manuels. Elle dispose d’un petit jardin clos que le moine cultive à sa guise. La règle est donc celle de l’isolement, du silence et du recueillement. Le régime alimentaire est frugal: privation perpétuelle et absolue d’aliments gras et de viande. En fait, le Chartreux ne cesse pas de jeûner. Un régime austère mais sain. L’église du couvent reflète ce mode de vie: rien d’ostentatoire, ni richesse ni décor superflu. La liturgie même est fort ancienne, proche de l’ancien rite lyonnais du 11ème siècle introduit par Saint Irénée venu de l’Orient. D’où absence d’orgue et d’instruments de musique, seul le plain-chant grégorien sans accompagnement. La règle cartusienne s’est maintenue si pure qu’elle n’a jamais eu besoin d’être réformée.

L’isolement ne met pas à l’abri !

Située à 1025 mètres dans un vallon difficile d’accès, la Valsainte avait tout d’un refuge. Mais les remous de l’histoire la rattrapèrent. Les Chartreux se devant d’être pauvres parmi les pauvres, vivant frugalement, ne disposaient que des matériaux tirés des forêts et du terrain environnant. Les bâtiments construits de leurs mains n’étaient pas faits pour braver le temps. Des incendies les ravagèrent en 1381, 1601 et 1732. A chaque fois, les moines relevèrent leur chartreuse. Mais une épreuve plus dévastatrice les attendait. Lors de la conquête du Pays de Vaud par les Bernois en 1536, Fribourg, dans leur sillage, en profita pour étendre ses possessions, y compris en faisant main basse sur les biens de l’évêque de Lausanne. A cette époque, le comte de Gruyère se trouvait pratiquement en état de faillite. Aux abois, il convoitait les biens des couvents situés dans ses domaines, La Valsainte et La Part-Dieu, et commença à exiger des prêts de ces monastères. II fit même emprisonner le prieur de La Part-Dieu qui avait fait évacuer son bétail par précaution hors du comté. Dès 1554, au départ du comte, les Fribourgeois lui succédèrent. La situation n’en fut pas meilleure pour les monastères qui troquaient un panier percé contre des grippe-sou. Jusque là les Chartreux avaient toujours géré librement leurs biens, mais, sous l’oeil inquisiteur de Leurs Excellences de Fribourg, ils durent rendre compte et payer de multiples redevances. Fribourg avait certes gardé la foi catholique, mais l’exemple des Bernois réformés faisant main basse sur les biens de l’Eglise aiguisait leur appétit. De plus l’évêché de Lausanne ayant été transféré à Fribourg, son titulaire cherchait à récupérer les biens ecclésiastiques confisqués précédemment par les Fribourgeois. Les chartreuses pouvaient servir de monnaie d’échange. Les moines furent dès lors en butte aux ingérences et tracasseries de l’Etat. Cela jusqu’à la spoliation de 1778. Ce sombre chapitre est abondamment décrit dans l’ouvrage de Dom Courtray, Histoire de la Valsainte, paru en 1914. Le rôle de l’évêque d’alors, Nicolas de Montenach, n’est guère inspiré: allant jusqu’à prétendre que les aumônes distribuées par les Chartreux entretenaient la mendicité et la paresse des pauvres. Ayant obtenu du Pape Pie VI la suppression de la chartreuse, les délégués de Fribourg s’empressèrent de vendre son contenu, mais les habitants de la vallée de Charmey, indignés, se refusèrent à tremper dans un tel abus. La Chartreuse, abandonnée, était vouée à la destruction. Elle connut pourtant un répit à la Révolution, en servant de refuge aux Trappistes chassés de France, de 1791 à 1798 puis de 1803 à 1812. Suivirent l’abandon et la destruction jusqu’au retour des Chartreux en 1861.

Le long chemin de Croix des Chartreux

Les moines expulsés de la Valsainte trouvèrent refuge à la chartreuse de la Part-Dieu. Ils purent s’y maintenir jusqu’en mai 1848. Les radicaux venant de prendre le pouvoir à la fin du Sonderbund, ils suppriment les couvents et imposent une lourde contribution à La Part-Dieu. Les moines dépossédés sont dispersés. Lorsque les conservateurs reprennent le pouvoir en 1856, ils sont disposés à rétablir les monastères mais nettement moins à les dédommager pour les spoliations subies. Cinq ans s’écouleront avant que le Grand Conseil fribourgeois ne vote le rétablissement des Chartreux, à une voix de majorité ! Les moines ne sont pas pour autant au bout de leurs peines, la Valsainte est en ruines et La Part-Dieu a été vendue à un Bâlois, puis a été rachetée par une famille russe de Lausanne. Elle est alors entre les mains de Catherine de Rumine, née princesse Schakovski. Elle n’est nullement disposée à se séparer de son bien et fait, du coup, démolir le cloître et les douze anciennes cellules des moines. Par la suite, la famille de Rumine en fera don à son notaire, Me Clavel, dont les descendants trouveront une nouvelle vocation, culturelle, à l’ancienne chartreuse. Les Chartreux survivants, soutenus par leur Ordre, n’auront plus d’autre possibilité que de regagner la Valsainte et de s’atteler à l’énorme tâche de sa reconstruction. L’évêque du diocèse, Mgr Marilley en tournée pastorale dans la vallée en juillet 1864, ne pourra que bénir l’ancien cimetière profané. Ce n’est qu’en janvier 1867 que la première messe sera dite dans l’église restaurée. En 1885, la chartreuse est aménagée pour quatorze Pères et dès l’année suivante, des travaux sont déjà entrepris pour l’agrandir. La politique anticléricale de la République française menace l’existence des ordres religieux. La Valsainte sera donc, par étapes, dotée de nouvelles rangées de cellules, jusqu’à pouvoir loger trente-huit Pères: l’église, le réfectoire et le cloître sont agrandis en conséquence, C’est qu’entre temps, en 1903, les moines ont été expulsés « manu militari » de leur maison mère de la Grande Chartreuse. C’est à cette époque que la Valsainte acquiert sa physionomie actuelle.