Entre histoire et légendes

La maison des comtes de Gruyère à Charmey

Il y a trente ans, le Musée gruérien a récupéré, dans l’urgence d’une démolition, divers éléments d’une maison de Charmey où se rencontraient histoire et légendes. Cette maison était celle de l’ancienne « Coop », située au centre du village, en bordure de la route principale. La société propriétaire ayant décidé de la remplacer par une nouvelle construction mieux adaptée à sa fonction commerciale, la nouvelle « Coop » fut inaugurée le 11 décembre 1969. Le commerce fut transféré en 1987 déjà dans un centre commercial, à l’entrée du village. Aujourd’hui, on ne peut que regretter la disparition de l’ancienne maison, une perte considérable pour le patrimoine architecturale et historique de Charmey. Au printemps 1969, M. Henri Gremaud, conservateur du Musée gruérien, apprenant la prochaine démolition de la « Coop », se souvint que, selon la tradition, cette maison aurait été un « relais de chasse » des comtes de Gruyère. II avait aussi en mémoire une anecdote publiée dans les « Alpenrosen » en 1823 à propos du « drame de l’Epenettaz », un duel entre deux Charmeysans, anciens Cent-Suisses, pour l’amour d’une fille. « Le souvenir de ce duel est peint en fresque sur la muraille d’une maison du village. L’un de ces champions s’appelait Remy, l’autre Gremion. A côté de cette peinture grossière, mais caractéristique, on en voit une autre qui représente un courrier à cheval, tenant en main une dépêche, et courant à toute bride pour annoncer au sénat de Fribourg la mort du comte Michel; mais il est poursuivi par une troupe de grues. » Hubert Thorin écrivait dans sa « Notice historique sur Gruyères » en 1881: « II existe au village de Charmey, en face de l’Hôtel du Sapin, un ancien bâtiment que l’on dit avoir été dans le temps une maison de chasse des comtes de Gruyère. Sur la façade extérieure de ce bâtiment, l’on voyait, il y a un certain nombre d’années, une peinture à fresque représentant un homme à cheval, d’un costume antique, courant à bride abattue, entouré et poursuivi d’un vol de grues. » Pensant que cette maison pouvait être celle promise à la démolition, H. Gremaud obtint de la société coopérative l’autorisation de faire procéder à des sondages sur la façade. Ceux-ci, commandés par la Commission cantonale des monuments historiques, ne donnèrent aucun résultat. La fresque au cavalier entouré de grues avait-elle disparu lors d’un ravalement de la façade ? Quant à la scène du duel de l’Epenettaz, elle se trouvait peut-être sur une maison écroulée en 1837. Au début juin 1969, on entreprit la démolition du bâtiment sans avoir fait de sondages à l’intérieur. Au premier étage donnant sur la rue, la plus grande chambre avait des boiseries du dix-septième siècle s’inspirant de modèles urbains. Elle était pourvue d’un plafond à faux caissons et d’un plancher en carreaux de chêne et sapin. Le chambranle de la porte principale était orné de pilastres et d’un entablement de style Renaissance. La chambre était équipée d’un poêle en faïence du début du XIXe siècle, probablement réalisé dans un atelier bullois. On accédait à cette chambre par un corridor pourvu de boiseries plus simples mais élégantes. Derrière d’autres boiseries, on pouvait lire l’inscription « Bugnard organiste » et la date 1874. A l’étage supérieur se trouvait une petite chambre aux magnifiques boiseries et filières ouvragées, dans le style régional, que l’on peut dater du début du XVlle siècle. Toutes ces boiseries furent récupérées parle Musée gruérien, dans des conditions difficiles. Malheureusement, il était écrit qu’elles ne devaient pas passer à la postérité: la plus grande partie furent détruits dans l’incendie d’un dépôt du Musée gruérien en 1988. La dépose des boiseries du premier étage révéla des surprises. Ce furent d’abord trois panneaux de sapin mesurant chacun environ 210 cm de hauteur, 80-90 cm de largeur et épais de 4 cm, sur lesquels étaient peintes la Crucifixion, la Résurrection et l’Apparition du Christ à Madeleine. Ils sont actuellement exposés au Musée gruérien. Celui de la Résurrection porte la date de 1568. Les scènes semblent avoir eu pour modèle des gravures sur bois contemporaines. Le dessin est fortement souligné, mais suggère à peine les volumes, et la couleur est apposée en aplats. Le même artiste est l’auteur de peintures sur panneaux de bois retrouvées en 1976 dans une maison de Charmey proche de l’ancienne coopérative. Elles représentent deux scènes de la Crucifixion, une Résurrection, un Saint-Michel au Jugement dernier et une Apparition à Madeleine. Cette dernière est presque identique, dans sa composition aussi bien que dans sa réalisation, à celle de la maison « Coop ». Les trois panneaux n’étaient peut-être plus à leur emplacement originel mais il n’y a pas de raison de douter que les peintures aient été faites pour cette maison. Au milieu du XVIe siècle, il n’était pas rare de trouver de telles scènes religieuses dans des maisons civiles de la région. Plusieurs ont été découvertes en ville de Gruyères, tantôt peintes sur bois, tantôt à même le mur. Derrière d’autres boiseries, on mit au jour des peintures murales et des graffitis gravés dans la chaux. La première scène peinte représente un soldat auquel une femme tend un verre. Les deux personnages portent les habits à la mode vers 1550, époque de la réalisation de cette peinture. II s’agit là d’un thème iconographique typique du milieu du XVIe siècle. On le rencontre, en Suisse, sur des peintures murales aussi bien que sur des vitraux civils. II est interprété comme une manifestation de bienvenue au soldat qui revenait de la guerre. II fut aussi utilisé dans des auberges. La deuxième scène, qui est contemporaine de la première mais peut-être pas de la même main, représente un soldat tenant une épée dégainée faisant face à un gentilhomme dont l’épée est au fourreau. Près du visage de celui-ci est tracée une inscription en allemand non déchiffrée. Entre ses pieds, on distingue un écusson dont les armoiries sont illisibles. A droite de cette figure apparaît un petit personnage qui pourrait avoir été peint ultérieurement. Ces deux peintures ont été retrouvées en mauvais état. Outre les dégâts dus au temps et les trous occasionnés par la fixation des boiseries qui les ont recouvertes, on constate la présence de nombreux graffitis et surtout des déprédations intentionnelles aux visages des hommes de la deuxième scène. En juin 1969, ces deux peintures ont été détachées du mur, dans la précipitation, alors que le bâtiment était déjà en grande partie démoli. Les fragments récupérés sont conservés au Musée gruérien, de même que des graffitis qui se trouvaient dans les embrasures des fenêtres. Ceux-ci, gravés avec une pointe, sont particulièrement intéressants. De multiples dates y figurent, qui s’étalent de 1534 à 1571. On se trouve donc à cheval sur l’année 1555 qui marque la fin du comté de Gruyère. Outre de nombreux phallus, l’écu fribourgeois et des signes incompréhensibles, on peut lire des expressions qui ne manquent pas de saveur: « Qui bien aime (…) est digne d’avoir amye »; « En dehors des ennuyeux. Je seres toujours joyeux ». A côté d’un globe terrestre, la croix tournée vers le bas: « O monde retourne toy ». Que faut-il penser de cette tradition selon laquelle cette maison fut « un relais de chasse » des comtes de Gruyère? On ne peut que regretter de ne pas disposer d’analyses archéologiques qui auraient étayé le dossier. Quelques déductions peuvent néanmoins être faites à partir de la documentation disponible. Les peintures murales et les graffitis confirment l’existence de la maison dans la première moitié du XVIe siècle, au temps des comtes de Gruyère. Elles attestent aussi le caractère exceptionnel du site. Parmi les graffitis apparaît à deux reprises la signature « Sainct Germein », l’une d’elles accompagnée de la date 1548. II s’agit ici d’un représentant d’une famille noble proche de la dynastie comtale, les sires de Saint-Germain. Cette famille a laissé son nom au bâtiment qui marque, à Gruyères, l’entrée dans le bourg supérieur. D’autre part, on sait que lors du rachat de la moitié du comté, le gouvernement de Fribourg fit don à la commune de Charmey, en 1555-1556, de la maison que le comte y possédait pour en faire la maison de ville. S’il est admis que cette demeure fut bien propriété des comtes, le doute continuera à planer sur son usage: fonctions administratives et judiciaires, relais de chasse, voire garçonnière si l’on veut entretenir la tradition qui envoie à Charmey le comte de Gruyère « chercher amye », au désespoir de la comtesse qui le voyait partir par la charrière de « Crève-Coeur » ? Devenue propriétaire de la maison des comtes, la commune l’affecta à plusieurs usages, comme le donnent à penser les panneaux de 1568 et les graffitis. On y exerça peut-être la justice du « Pays et val de Charmey » puisque, sur le plan de 1756, on peut voir, devant cette maison, un pilier qui pourrait avoir été le pilori, à côté d’un crucifix. Autour de 1600, comme dans beaucoup de maisons de Gruyères, on recouvrit les murs de boiseries pour s’adapter au refroidissement du climat autant qu’à la mode. On opta alors, dans ce bâtiment public, pour un décorde style Renaissance tel que l’on pouvait en voir à Fribourg. Plus tard, la maison fut cédée à des particuliers. Une étude systématique des sources permettrait peut-être d’affiner notre connaissance de la destinée exceptionnelle de cette maison si chargée d’histoire et dont les quelques éléments conservés font encore regretter la disparition.